Centenaire de la loi de séparation des Eglises et de l'Etat
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Histoire

Commentaire de texte

l'instruction morale à l'école

La Dépêche (8 juin 1892)

Discours aux instituteurs de Toulouse

II - Le contexte philosophique et religieux d'une morale moderne.

La laïcisation des écoles catholiques (1880-1905).

Il est clair que ce discours comme défense et illustration des valeurs de l'école républicaine fondé par les lois intangibles de 1880 doit d'abord se lire comme refus du consensus entre les deux France, défini par les historiens comme l'esprit nouveau de 1893.

Avec ses valeurs républicaines de 1892 l'instituteur jaurésien devra être dans l'affaire Dreyfus un des premiers responsables de l'échec de cet esprit de 1893. L'affaire Dreyfus va entraîner l'échec de "l'esprit nouveau" et son retournement en politique nettement anticléricale. Elle s'enracine dans le développement de "doctrines de haines" corollaires de la laïcisation des années 1880 et du Ralliement. L'anti-cléricalisme s'est radicalisé lors du Second Empire ; l'antiprotestantisme, l'antimaçonnisme et l'antisémitisme (qui existent de façon plus ou moins larvée tout au long du siècle) deviennent des armes pour combattre la République laïcisatrice ou réclamer sa transformation radicale.

Pour Guy Haarsler (La laïcité. Pp. 72-73), l'arrivée des républicains au pouvoir à la fin des années 1870 amène une épuration dans certains corps de l'Etat où un personnel, très souvent catholique, s'est trouvé compromis avec les gouvernements d'Ordre moral ou dans la tentative du 16 Mai. La nouvelle structure administrative et politique compte beaucoup de francs-maçons parmi les chefs républicains et de membres de minorités religieuses dans leur entourage. Le Grand-Orient de France, à la suite de ses homologues belge et italien, supprime en 1877 la référence au "Grand Architecte de l'Univers", suscitant de violentes attaques. Elles redoublent lors de la loi scolaire de mars 1882, perçue comme le résultat "pervers" des actions menées par la "secte infernale". Des accusations traditionnelles sont amplifiées : entre autres turpitudes, les francs-maçons se réuniraient la nit, célébrant une "messe au diable", et, la cérémonie finie, hommes et femmes mêlées, éteindraient toutes les lumières. Pour une culture cléricale, la franc-maçonnerie veut "accaparer" les enfants, proscrire "la foi de l'école" et établir une "prétendue morale" fort "immorale" en fait.

Au même moment, certains publicistes attaquent les protestants. Emile Zola estime que "la République est menacée d'une invasion de protestants" dont l'influence "défrancise" le pays et le fait envahir par la "lourdeur allemande" (1881). Alphonse Daudet (L'Evangéliste, 1883) accuse "l'évangélisation protestante" de capter les consciences. Un peu plus tard, un parlementaire républicain modéré, François de Mahy, dénonce l' "outremanchisme"(= la complicité avec l'Angleterre) dont les protestants se rendraient coupables et qui s'avèrerait plus dangereux que l' "ultramontanisme" combattu par les anticléricaux. Quant à l'école laïque, elle serait imprégnée de protestantisme (Buisson est d'éducation protestante ?).

Mais c'est l'antisémitisme qui va se répandre le plus à la suite du succès retentissant de La France juive d'Edouard Drumont (1886). Drumont réussit à marier deux courants antisémites jusqu'alors opposés : un courant chrétien, issu de l' "enseignement du mépris" (Jules Isaac), qui remonte au Moyen-Age et se trouve réactualisé au début de la IIIè République par l'accusation faite aux juifs d'être responsables de la chute des Etats pontificaux ou du rétablissement du divorce ; un courant socialiste, illustré par le fouriériste Toussenel qui appelait, "de ce nom méprisé de juif, tout parasite improductif" (1845). Alors que l'anticléricalisme constitue un ciment d'union de la France ouvrière et socialiste et de la France bourgeoise et libérale (au profit de cette dernière), l'antisémitisme de Drumont vise à un renversement d'alliance et à une réconciliation des France catholique et cléricale et ouvrière et sociale - augmentée de tous les déçus de la France bourgeoise et libérale - contre le "péril" d'une mythique "France juive". Un tel consensus sera presque réalisé au début de 1898, lors de l'affaire Dreyfus, "moment antisémite".

Pour cette nouvelle guerre civile après la commune, l'instituteur jaurésien aura pour cible politique le Ralliement. Loin de calmer le jeu, le Ralliement a, en effet, contribué à développer la haine contre les minorités. Ceux qui ne se sont pas réfugiés dans l'abstention politique ont eu tendance à prôner la "République des honnêtes gens" contre celle qui "déchristianise la France" et se trouve aux mains d'un "complot juif, franc-maçon et protestant". Le quotidien des assomptionistes, La Croix, et ses nombreuses éditions départementales, adopte le drapeau tricolore mais il y fait figurer l'effigie du Sacré-Cœur, signe de la consécration de la République au Christ. Il se proclame "le journal le plus antisémite de France" et fait concurrence au quotidien antisémite fondé par Drumont en 1892, La libre parole.

Dans son histoire européenne de la laïcité, Guy Haarsler remarque que les élections de mai 1898 s'effectuent dans le climat de l'affaire Dreyfus - nombre de candidats de tous bords s'affirment antisémites - sans être centrée sur elle : mis à part des francs-tireurs politiques, Zola et les intellectuels de la Ligue des droits de l'homme et du citoyen, fondée en février, la culpabilité du capitaine n'est pas encore mise en cause. Par contre, la poursuite de l' "esprit nouveau" représente un enjeu central. Pour les radicaux, appuyés souvent par les loges, il faut mettre fin au "gouvernement rédactionnaire et clérical" et combattre à nouveau l' "Internationale noire". Le retour d'influence des notables de l'Ordre moral et du 16 Mai est craint. Léon XIII cherche à obtenir l'union des catholiques autour d'un républicain de longue date, Etienne Lamy. Mais il doit tenir compte des comités Justice-Egalité créés par La Croix et qui ne veulent pas pactiser avec ceux qui ne changeraient pas de politique religieuse.

Les résultats des élections ne dégagent pas de majorité claire. Depuis la découverte du "faux Henry" (août 1898), la révision du procès de Dreyfus est devenue une possibilité réelle que les ligues nationalistes et antisémites tentent de contrer par des manifestations de plus en plus agressives. Déroulède tente un coup d'Etat (février 1899) ; cela échoue, mais il est acquitté (31 mai). En juin 1899, une majorité - allant des socialistes à une partie des républicains modérés - forme, sous la conduite de Waldeck-Rousseau, un gouvernement de "défense républicaine".

Avec ses valeurs républicaines, l'instituteur jaurésien se donnera pour cible philosophique le militant catholique converti au Ralliement. L'établissement de la laïcité républicaine met idéologiquement aux prises des "catholiques avant tout" et une mouvance laïcisatrice qui regroupe diverses sensibilités allant de libres penseurs résolus (matérialistes ou spiritualistes) à des catholiques (critiques à l'égard du catholicisme intransigeant), en passant par des membres de minorités religieuses. Les républicains ont comme appui électoral des hommes qui, pour une large part, continuent à se référer au catholicisme : député des Vosges, Ferry remarque : "Je suis l'élu d'un peuple qui tient à la République mais qui ne tient pas moins à ses processions". Ces "catholiques selon le suffrage universel" (Littré) trouvent, dans la religion, des cadres de croyances et des repères symboliques, et, dans la République laïcisatrice, des espoirs de progrès et d'ascension sociale. Ils ne sont peut-être pas mécontents qu'une certaine laïcisation leur donne de l'autonomie face aux prêtres mais ne souhaitent pas aller jusqu'à la rupture.

A travers l'enfant de l'école républicaine, le Jaurès de 1892 ne peut ignorer les vrais destinataires de son discours toulousain : à l'image classique de l'homme libre penseur et de la femme dévote, il est plus juste de substituer l'idée d'une stratégie familiale faite de proximité et de distance avec l'Eglise catholique. Dans la répartition des rôles, la femme maintient le contact, tandis que l'homme se permet d'être un "esprit fort", mais les deux parents, le plus souvent, tiennent à ce que leurs enfants suivent le catéchisme et puissent recevoir la première communion. De même, on veut pouvoir se marier religieusement et être enterré religieusement. Parce que la "grande majorité des Français" n'est composée ni de "bons" catholiques respectueux de toutes les prescriptions de leur Eglise, ni de libres penseurs militants et irréligieux, un certain accommodement est possible et peut paraître aux réalistes des deux camps comme allant dans leur intérêt bien compris.

Cet intérêt bien compris est d'abord celui de l'Eglise catholique puisque les mesures laïcisatrices prises par les républicains ne leur ont pas enlevé le soutien de la majorité du corps électoral. L'échec du boulangisme en 1889 confirme que la République est, désormais, un régime stable. Depuis son avènement en 1878, Léon XIII a fait preuve de modération, refusant notamment d'encourager une protestation violente contre la laïcisation scolaire. En novembre 1890, il obtient que le cardinal Lavigerie, archevêque d'Alger, prône le ralliement des catholiques à la forme républicaine de gouvernement. Cette initiative, peu préparée, est mal accueillie. Pour certains, il s'agit d'une ruse de l'Eglise catholique. Bien des catholiques eux-mêmes sont décontenancés. La plupart des évêques se taisent et Mgr Freppel dénonce l' "illusion" de "croire que la République en France est uns simple forme de gouvernement (…) et non plus une doctrine foncièrement contraire à la doctrine chrétienne".

Mais cela ne décourage pas le pape. Il recourt à une encyclique ("Au milieu des sollicitudes", février 1892) pour confirmer et préciser ce que peut être le Ralliement : adhésion au régime républicain (car l'Eglise catholique n'est liée à aucune forme de gouvernement politique), opposition à la législation laïcisatrice : "Les gens de bien doivent s'unir comme un seul homme pour combattre par tous les moyens légaux et honnêtes ces abus progressifs de la législation". Le Ralliement est donc conditionnel, et Emile Poulat l'analyse comme le passage du "vieil intransigeantisme, attitude de vaincus, qui sauvaient l'honneur", à un "nouvel intransigeantisme (qui) entend reprendre l'initiative (L…) et à un catholicisme de position, veut substituer un catholicisme de mouvement". Léon XIII est aussi le pape de l'encyclique sociale Rerum Novarum ; au lieu de seulement condamner des "erreurs", il édifie une doctrine et donne l'impulsion à un catholicisme social.

III - Jaurès et les instituteurs, éducateurs du peuple.

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6 mai 2005